Écouter la mémoire à cœur ouvert : l’expérience bouleversante de Ka Uinaksheshet – Les Enfants sales

Présentée à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier du 26 septembre au 10 Octobre, cette création immersive de l’artiste innu Simon Riverin prive le public de repères visuels pour mieux faire résonner la tragédie et la résilience des pensionnats autochtones.

Dès l’entrée en salle, le geste impose le silence : un bandeau est tendu à chaque spectateur.

En occultant la vue, Ka Uinaksheshet – Les Enfants sales abolit immédiatement la distance sécurisante du fauteuil de théâtre. Privé de son sens dominant, le public n’assiste plus à une reconstitution ; il se retrouve précipité au centre même de l’espace sonore, vulnérable, aux aguets.

Le vertige de l’ouïe et de la matière

Le travail acoustique signé Simon Riverin fait de la petite salle intime de Fred-Barry un organisme vivant. L’espace s’anime à 360 degrés : on ressent le déplacement d’air provoqué par la course des enfants, les rires qui fusent, les pas dont les vibrations traversent le plancher et le volume des voix qui oscille au gré des mouvements de la cour d’école. L’illusion physique est totale. Cette joie enfantine, palpable et brute, rend d’autant plus suffocante la menace qui pèse sur les pensionnaires.

Le contraste frappe dès que l’autorité cléricale s’impose. Les bruits sourds, le claquement sec d’une règle, les réprimandes punitives et la présence lourde du « Frère » (campé par Fabrice Girard) provoquent un malaise physique direct. Ne pouvant anticiper visuellement le danger, le spectateur partage le sursaut et l’angoisse permanente des écoliers arrachés à leurs terres.

De la dénonciation frontale au devoir de transmission

Portée au texte et au jeu par Simon Riverin, Pierre Berlioux, Julien-Claude Charlebois, Suzie Kanapé Fontaine, Jeanne Moreau-Vollant et Xavier Watso, la pièce ne se contente pas d’illustrer une archive douloureuse.

Elle secoue l’audience, notamment grâce à une audacieuse rupture de ton : une séquence grinçante en forme de faux jeu-questionnaire satirique, animée par Xavier Watso. Le procédé met le public face aux vérités historiques, le nombre de disparitions, les sévices, la fermeture tardive du dernier pensionnat au Québec en 1996 transformant le malaise en prise de conscience collective urgente.

Refuser les larmes faciles, célébrer la survie

Si l’épreuve sensorielle remue en profondeur, l’intention de l’équipe créative refuse l’écueil du misérabilisme ou de la culpabilité stérile. Le dénouement s’ouvre sur un souffle de libération avec les chants et la danse des Premières Nations. Cette conclusion lumineuse ne cherche pas à effacer la douleur : elle honore la persistance des cultures autochtones, leur dignité inébranlable et leur force vitale.

Prolongée après chaque représentation par un échange sincère entre les artistes et la salle, Ka Uinaksheshet – Les Enfants sales accomplit son pari le plus précieux : court-circuiter le regard intellectuel pour toucher directement au cœur, transformant le théâtre en un rituel d’écoute, de réconciliation et de mémoire partagée.

Pour plus d’informations, par ici

Photos : crédit Marlène Gélineau Payette

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