Une romancière et professeure de littérature est invitée à partager une bière avec des militaires canadiens, qui souhaitent lui raconter leur vécu en Afghanistan.

Plonger dans l’univers militaire
Tout d’abord, la romancière est une civile comme vous et moi, avec des connaissances limitées sur le monde militaire. Par maladresse ou par curiosité, la première question qui nous vient souvent à l’esprit lorsqu’on rencontre un militaire de retour de mission ou un vétéran est : Avez-vous tué des humains ?
Avec le temps, on comprend que cette question est déplacée, voire profondément inappropriée. Qui sommes-nous pour juger les actes de ceux dont la mission est de préserver la paix, parfois au péril de leur propre vie ?
En règle générale, les militaires ne sont pas autorisés à partager leurs récits ou leur vécu avec les journalistes. Pourtant, Roxanne Bouchard a obtenu une exception. La romancière a eu carte blanche pour dialoguer avec des vétérans, recueillir leurs histoires, et plonger dans leur réalité méconnue.
La réalité est toute autre
La situation est pour le moins ironique : Roxanne, romancière anti-militariste, s’est lancée dans la documentation du vécu des vétérans canadiens ayant servi en Afghanistan. Pourtant, à mesure qu’elle enregistre leurs récits, elle se perd dans un jargon complexe : engins, armes, stratégies… un univers loin de ses repères.
« Il faut faire la guerre pour comprendre la guerre. »
Dans sa quête d’authenticité, l’armée lui impose une condition : passer une journée en immersion dans une caserne pour poursuivre son travail d’écriture. Écouter des témoignages sur la perte d’un bras à cause d’un obus est une chose, mais ressentir ce que provoque le bruit d’une explosion ou d’une balle qui siffle tout près en est une autre.
Roxanne décrit cette expérience marquante : le réveil à l’aube dans le froid, les odeurs saisissantes, le grondement des moteurs de blindés, et l’atmosphère rigoureuse de la caserne. Malgré ses convictions pacifistes, elle se retrouve à tirer un obus dans le cadre d’un exercice.
Cette immersion lui permet de mettre des sensations et des émotions sur les mots, ajoutant une profondeur inédite à son récit, tout en la confrontant à ses propres contradictions.
Raconter, une étape importante
L’armée encourage Roxanne à élargir son champ de vision en interviewant différents corps de métier : des artilleurs, des fantassins, un pilote d’hélicoptère, des membres d’équipages blindés, et même un médecin militaire. Cette diversité de points de vue lui offre une perspective plus globale sur les rouages de l’armée en opération.
Cependant, à force d’enregistrer les témoignages de plusieurs vétérans autour des mêmes événements, Roxanne réalise que les récits ne concordent pas toujours. Certains enjolivent ou amplifient leur aventure, comme pour donner du sens à leur douleur et aux épreuves endurées. D’autres, au contraire, taisent certains détails ou reconstruisent leurs souvenirs, pour échapper à la brutalité de l’horreur vécue.
Ce décalage entre les récits reflète non seulement la complexité de la mémoire humaine face au traumatisme, mais aussi la façon dont chacun cherche à survivre à sa manière, entre vérité et fiction.
L’horreur de la guerre
À mesure que Roxanne écoute les récits bouleversants des vétérans, il devient impossible de rester indifférent face à la tristesse, la peur et la douleur qu’ils partagent. Pourtant, cette plongée dans l’horreur de leurs vécus finit par la dépasser. Elle se retrouve submergée par des émotions qu’elle ne comprend pas entièrement, se demandant comment elle peut être si profondément affectée alors qu’elle n’a jamais connu la guerre, et encore moins l’Afghanistan.
On parle alors de traumatisme vicariant, une forme d’empathie extrême qui peut laisser des traces psychologiques : insomnies, cauchemars, ou sentiment de malaise persistant.
Un sentiment d’impuissance
Les soldats partagent la triste réalité de porter le casque bleu : ce rôle d’observateur les confronte à un sentiment profond d’impuissance. Être témoin des horreurs de la guerre sans pouvoir intervenir est une épreuve morale déchirante.
Le témoignage du médecin militaire apporte une perspective encore plus sombre. Il évoque son désarroi face à une dure réalité : les hélicoptères de la Croix-Rouge, censés être neutres, sont souvent pris pour cible par les Talibans. Il raconte également l’épreuve de devoir soigner des combattants ennemis. Pourtant, son humanité a été profondément mise à l’épreuve après un incident tragique : un taliban soigné dans son hôpital a utilisé une grenade pour faire exploser l’établissement, tuant de nombreuses personnes.
Marqué à jamais par cet événement, le médecin avoue que sa vision a changé : aujourd’hui, il se surprend à penser qu’il préférerait abattre ces ennemis de 5 balles dans la tête plutôt que de leur tendre la main.
À quoi bon faire la guerre
À la fin de la pièce, les vétérans expriment leur frustration. Ils sont partis en mission avec l’idée de promouvoir la paix, mais sur le terrain, leur priorité est rapidement devenue leur propre survie, ainsi que celle de leurs camarades.
La guerre en Afghanistan, selon eux, n’aura servi à rien. Le retrait des troupes, sous la présidence de Biden, a permis aux Talibans de revenir au pouvoir, annulant les sacrifices des soldats.
Moment d’échange avec des vétérans

À la fin de la pièce, le public a eu l’opportunité de participer à une discussion ouverte avec des vétérans canadiens. Ce fut un moment précieux pour briser le silence entre le monde civil et le corps militaire, et permettre un échange authentique.
Les questions posées par le public étaient pertinentes et profondes : Pourquoi s’engager aujourd’hui ? Comment gérer émotionnellement un enfant déployé ? Pourquoi l’engagement militaire est-il souvent générationnel ?
De nombreux étudiants du Collège militaire étaient présents et ont partagé leur propre vision de l’armée. Pour eux, s’engager dans les forces armées canadiennes, c’est avant tout créer une famille, une fraternité. Ils ont souligné que le Canada, n’ayant jamais connu de guerre sur son propre sol, leur offre l’opportunité de servir un idéal, celui d’un monde meilleur, en se battant pour des valeurs de paix et de sécurité.
Conclusion :
Cette pièce de théâtre est exceptionnelle, elle nous pousse à repenser notre vision du corps militaire et à déconstruire nos préjugés. Elle offre une perspective unique sur la réalité vécue par les soldats, tout en confrontant les idées reçues sur la guerre et l’engagement militaire. Je vous recommande vivement d’assister aux prochaines représentations. Pour plus de détails, sur les prochaines représentations, consultez les informations ici.

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